Freitag, 5. Juni 2026
L'ŒUVRE ORIGINALE DE VIVANT DENON TOME PREMIER
blogspot La Fizelière 1873
L'ŒUVRE ORIGINALE
DE
VIVANT DENON
TOME PREMIER
No. XXVII
Tiré à quarante-huit exemplaires sur ce papier.
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Paris -- Typographie Lahure,rue de Fleurus,9.
L'ŒUVRE ORIGINALE
DE
VIVANT DENON
ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES MUSÉES
COLLECTION DE 317 EAUX-FORTES
DESSINÉES ET GRAVÉES PAR CE CÉLÈBRE ARTISTE
RÉUNION
FORMANT L'ALBUM LE PLUS COMPLET ET LE PLUS VARIÉ
POUR L'ÉTUDE DE LA GRAVURE A L'EAU-FORTE
AVEC UNE NOTICE TRÈS-DÉTAILLÉE
SUR SA VIE INTIME, SES RELATIONS ET SON ŒUVRE
PAR
M. ALBERT DE LA FIZELIÈRE
TOME PREMIER
ON NI SAIT QUI MAL Y PENSE
PARIS
A. BARRAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE SEINE, 23
M DCCC LXXIII
VIVANT DENON.
Dans toutes les phases successives des grandes révolutions intellectuelles la nature produit, comme à dessein, des hommes chez qui les idées dépassent le niveau de celles de leur époque. Leur regard pénétrant franchit les horizons élargis déjà autour d'eux par les progrès de l'esprit humain, et ils semblent prédestinés au rôle de précurseurs on de révélateurs : rôle si noble et si grand en lui-même, mais qu'une compensation fatale a presque toujours condamné d'avance à rester un peu effacé dans l'avenir.
Parmi tant d'artistes divers qui ont illustré la fin du siècle dernier ou les premières années de celui où nous sommes, soit par la puissance de leurs productions personnelles, soit par l'influence de leur savoir et l'étendue féconde de leurs vues, il en est peu qui aient marqué dans l'histoire par une plus admirable entente des leçons du passé, des ressources de l'avenir, et qui aient été doués à un plus haut degré d'un caractère aimable par son éloquence pénétrante, sa vivacité, et surtout par son exquise délicatesse, que le célèbre et universel Vivant Denon.
Il fut non-seulement un artiste excellent, un écrivain chaleureux et original, un observateur enthousiaste, un admirateur zélé du beau sous ses formes diverses et cosmopolites; mais il eut, mieux qu'aucun de ses contemporains, cet esprit philosophique dans le choix et la critique qui enseigne à utiliser les leçons du passé au profit de l'avenir.
On a lieu de s'étonner que la vie de Denon n'ait pas fourni depuis longtemps déjà aux historiens de l'art un objet d'étude plus sérieux, et plus étendu que les notices banales, et pour la plupart très-inexactes, qui lui ont été consacrées dans les dictionnaires de biographies.~~~~
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VIVANT DENON.
Nous sommes heureux que la bonne fortune qui a mis entre les mains de notre éditeur un choix important de gravures peu connues ou inédites de Vivant Denon, nous ait procuré l'occasion d'un travail qui, sans nous permettre de nous étendre beaucoup, nous donnera néanmoins la facilité de poser de nouveaux jalons et de réunir certains aperçus intéressants qui ont échappé aux biographes de cette grande et sympathique figure.
Dominique Vivant de Non naquit à Châlons-sur-Saône, le 4 janvier 1747.
Son père appartenait à la noblesse du pays et prenait dans les actes publics le titre d'écuyer, l'un des signes caractéristiques de la vraie noblesse; car on sait que la particule seule ne signifie absolument rien, si elle n'est accompagnée de ce titre ou de celui de chevalier.
Lorsque, plus tard, il eut des fonctions à la cour et dans les ambassades où il fut employé, Denon prit la qualité de chevalier de Non, et il signa son nom en l'orthographiant de cette manière jusqu'à l'époque de la Révolution. Alors seule-ment, et comme tous ceux qui avaient accepté franchement l'abolition des titres, il se dépouilla de sa chevalerie héréditaire et donna au nom de son père la forme démocratique de Denon, qu'il ne quitta plus jusqu'à sa mort, même après avoir été fait baron de l'empire par Napoléon.
Si je m'arrête un instant à ces détails puérils d'ailleurs, c'est uniquement pour me conformer au goût historique du jour, qui se plaît à établir scrupuleusement l'état civil des personnages dont on écrit la vie. Il est utile de donner satisfaction à toutes les recherches qui ont en vue l'exactitude officielle de l'histoire.
Fils unique d'une famille qui tenait un rang honorable dans sa province, il fut naturellement destiné au mariage, afin de perpétuer un nom auquel son père attachait une véritable importance, et on résolut de diriger ses études de manière à le rendre propre un jour à la magistrature, cette profession paraissant à sa famille tout à fait digne d'un jeune homme bien né et pourvu d'une fortune indé-pendante. Hélas! les parents qui font des projets d'avenir pour leurs enfants, bâtissent souvent sur le sable, et bientôt l'ouragan d'une imagination sans frein renverse d'un souffle l'édifice paternel, pour entraîner l'audacieux adolescent vers les cimes éblouissantes de la vocation.
Tant que dura le noviciat des études élémentaires et celui des humanités, Denon, naturellement enclin à l'étude et curieux de toutes les splendeurs des littératures classiques, suivit laborieusement la voie tracée par ses maîtres et y fit de remarquables et rares progrès.
Tout enfant encore — il n'avait pas dix ans — un événement, futile en appa-rence, le frappa beaucoup plus vivement qu'on n'aurait pu le supposer d'un petit homme de cet âge. Le souvenir de cette particularité, insignifiante pour tout autre, se grava profondément dans sa mémoire, germa dans sa tête de feu et s'y développa au point que, ayant à peine atteint l'âge de seize ans, il le cueillit comme le
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VIVANT DENON.
fruit mûr de ses aspirations. Ce n'était pas là précisément le fruit défendu, mais c'était, du moins aux yeux d'un père, le fruit prématuré d'une science qui pouvait conduire un si jeune homme plus facilement au mal qu'au bien.
Un jour qu'à la suite des leçons le professeur le conduisait à la promenade le long des bords de la Saône, le jeune Denon fit la rencontre d'une pauvresse qui lui demanda l'aumône. La bourse de l'enfant s'ouvrait dès alors aussi facilement que son cœur : il donna sans hésiter son petit pécule d'écolier.
« Je ne veux pas être traitée si généreusement sans rien faire pour vous, aimable enfant. Je suis de Bohême et je sais lire l'avenir; donnez-moi votre main, je vais tirer votre horoscope. »
Le professeur sourit et permit à son élève de tenter l'aventure.
« Mon enfant, lui dit la bohémienne, je vois dans les lignes de votre main que vous vivrez vieux, que vous serez aimé des belles dames et que vous fréquenterez les cours les plus brillantes de l'Europe; enfin vous atteindrez toujours et dans toutes les circonstances au comble de vos vœux. »
Denon a répété maintes fois dans sa vie que tout jeune qu'il fût alors, son parti fut pris dès ce jour. Il résolut de ne rien dire, de travailler sans relâche; mais il décida dans sa petite tête que le Parlement de Dijon n'aurait jamais à compter sur lui.
J'ai dit que ses études avaient été brillantes au début; elles le furent jusqu'au bout. A dix-huit ans il prit ses grades universitaires.
L'ère de l'indépendance commençait à briller à ses yeux et fit bondir son cœur d'une joie étincelante d'illusions et de radieuses espérances; mais la force même de son contentement lui inspira la prudence, et il ne laissa rien paraître de ses désirs secrets.
Les vacances passées, il partit pour Paris, sous la conduite de l'abbé Buisson qui avait été son précepteur et devait continuer à diriger ses études.
On la connaît l'éternelle histoire des jeunes gens de famille qu'on lançait dans le tourbillon de Paris, sous l'égide d'un Mentor en petit collet. Le théâtre et le roman ont vécu cinquante ans durant des péripéties de cette officieuse association de la jeunesse ardente et de la sagesse aveugle, dans laquelle le gouverneur était infailliblement gouverné, quand il ne devenait pas complice ou dupe.
Denon se garda bien de faire mentir la poétique traditionnelle des comédies d'intrigue. Il suivit, il est vrai, ses cours et travailla autant qu'il le fallait pour obtenir ses degrés, car l'amour de l'étude était inné chez lui; mais il avait la compréhension largement ouverte, le travail facile, et quand sonnait l'heure du plaisir, elle le trouvait libre et armé de pied en cap pour les conquêtes de la ga-lanterie.
Que pouvait dire à cela le bon abbé Buisson? Son élève était en règle, et le monde qu'il voyait était celni-là même que lui avaient ouvert le nom et les recom- ~~~~~~~~~~~~~~~
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VIVANT DENON.
mandations de sa famille. Il en avait, à la vérité, considérablement élargi le cercle.
Spirituel, aimable, complaisant, de bonne compagnie comme il était, les salons se Tétaient disputé, et je dois dire qu'à moins de vingt ans il avait déjà réalisé la première partie de la prédiction de la bohémienne.
• Cependant il touchait au terme de ses études. Le moment allait venir où son père voudrait négocier pour lui l'acquisition de quelque charge parlementaire, et il n'était pas homme à laisser aboutir cette conclusion détestée, avant d'avoir essayé d'entamer le deuxième chapitre de son programme.
Il fallait que Versailles s'ouvrit devant lui; c'était là, depuis dix ans, un plan arrêté ; il ne lui manquait plus que le talisman qui devait opérer ce miracle.
Don du ciel! Il l'avait en lui-même ce talisman : c'était sa jeunesse, sa grâce et son audace. La lampe merveilleuse n'a pas de rayons plus éblouissants que l'enthousiasme et le charme de la vingtième année.
Denon se rendit à Versailles bien décidé à voir le roi. Comment parviendrait-il jusqu'à lui? que ferait-il pour être admis à lui adresser la parole? Il n'en savait rien et ne s'en inquiétait même pas. Le point important, pour lui, était de pénétrer dans les jardins réservés et de saisir au vol la première occasion qui se pré-senterait.
Il n'était pas facile de franchir la grille de ces jardins; les hallebardiers du roi étaient inflexibles sur la consigne et repoussaient brutalement quiconque n'avait pas ses entrées à la cour. Denon connaissait beaucoup de monde; chacun l'accueillait d'un sourire bienveillant; il passa familièrement son bras sous celui du premier seigneur qu'il rencontra et mit le pied dans cet Eden de ses rêves. Deux fois, trois fois il renouvela ce manége, si bien que le suisse s'habitua à sa figure et finit par faire signe au garde de le laisser passer.
Alors il ne cessa plus de se tenir à tous les détours d'allées, sur les pas du roi, le contemplant d'un regard si tendre et si persistant que Louis XV, qui était bon-homme, voulut enfin savoir ce que signifiait l'assiduité obstinée de ce jouvenceau de bonne mine.
Un jour, Louis XV donna l'ordre qu'on amenât Denon devant lui.
« Au bout du compte, lui dit-il brusquement, que voulez-vous?
— Le bonheur de voir Votre Majesté, Sire. »
Cette réponse faite avec l'effusion d'un cœur naïf et sincère décida de sa for- ,.
tune.
« Votre nom ? dit le roi.
- Le chevalier de Non, Sire.
— Eh bien, monsieur le chevalier de Non, vous serez toujours le bienvenu à Versailles.»
En effet, dès le lendemain, Louis XV causa familièrement avec lui et fut charmé de son babil. Malgré la légèreté rieuse et aimable de ses propos, on sentait dans ~~~~~~~~~~
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VIVANT DENON.
le ton de sa conversation qu'elle reposait sur un fonds solide de savoir et d'obser-vation.
Bientôt le roi ne put plus se passer de la compagnie de son nouveau favori; afin de l'avoir plus facilement sous la main, il le fit gentilhomme ordinaire de la Chambre.
Un ami de Denon, M. de Norvins, qui fut souvent le confident de ses pensées les plus intimes, explique en ces termes le genre d'émotion qu'éprouvait le roi dans la familiarité de ce charmant enfant.
« Ce vieux libertin blasé, dit-il, fatigué de la monotonie de l'étiquette et des hommages traditionnels et de commande, fatigué de son entourage officiel et de ses intimités interlopes, trouva une saveur singulière dans l'amabilité expansive et franche, dans les saillies joyeuses et indépendantes de ce jeune homme qui importait au milieu du ton fastidieux de la cour, toute la sincérité gaillarde, toute la verdeur du Bourguignon salé. »
Quand un causeur pâteux et solennel essayait d'amuser le roi de quelque anecdote scandaleuse qu'il racontait lourdement, Louis XV l'interrompant aussitôt, lui disait : « Contez cela à Denon, il me le dira ce soir. » En effet, Denon, dès sa plus tendre jeunesse, avait déjà l'art exquis de faire valoir les moindres bagatelles et de les relever d'un piquant extraordinaire.
Si le roi avait, par hasard, la curiosité de se mettre au courant d'une question de science, d'art ou de littérature, vite il appelait Denon, et Denon, tout en riant, expliquait au roi ce qu'il voulait savoir.
Madame de Pompadour était morte depuis cinq ans, lorsque Denon fit son entrée à la cour; mais Louis XV qu'elle avait pris tant de soin à convertir à ses préférences, avait hérité d'elle un certain goût pour les pierres gravées. Elle lui avait formé en ce genre un cabinet assez riche, dont on ne s'était plus occupé depuis sa mort. Louis XV voyant Denon si expert en ces sortes de connaissances, eut l'idée de donner un nouveau lustre à sa collection en l'enrichissant encore, et il en confia la direction à son jeune et infatigable ami.
Ce fait énoncé dans quelques Mémoires a donné lieu à une de ces bévues dont les faiseurs de dictionnaires sont souvent si prodigues. Cette association fortuite du nom de Denon au souvenir de madame de Pompadour enflammant leur ima-gination, l'un d'eux a écrit, et les autres, le copiant, ont répété que Denon avait été le Benjamin chéri de la célèbre marquise, son Sigisbé.... mieux encore, peut-être. Il eût pourtant suffi d'une simple confrontation de dates pour constater que ce soupirant apocryphe avait à peine commencé sa rhétorique, à Châlons, quand elle mourut, et que la réception de l'aimable Bourguignon à la cour date seulement de 1769.
Tout souriait donc à Denon dans cette existence, peut-être un peu futile, au gré de ceux qui avaient conçu pour lui l'espoir d'une position solide et sérieuse da.~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
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VIVANT DENON.
Quant à lui, il était au comble de ses vœux, se voyant en faveur, et attendait tout du hasard des circonstances.
Dans les loisirs assez nombreux que lui laissaient ses deux charges, plus honoraires qu'effectives, il s'était amusé à écrire une comédie : non pas certes qu'une vocation insurmontable le poussât dans une carrière qui exige des qualités particulières et des études spéciales; mais il était bien aise d'emprunter aux prérogatives d'un auteur joué, ce relief d'influence que procure le droit de distribuer des rôles, d'en promettre ou d'en faire espérer aux plus jolies actrices de la Comédie-Française.
Il composa done Julie, comédie en trois actes, en prose, et l'offrit au comité de lecture.
Collé parle de cette pièce dans ses intéressants Mémoires, ainsi que de la façon dont elle fut admise.
« Julie, dit-il, refusée d'abord par les comédiens, relue une seconde fois par
Molé, qui par ses petites intrigues la leur fit recevoir, l'a été par le public avec un froid qui marquait tout l'ennui que cette drogue a inspiré.
« C'est un drame qui voudrait être larmoyant et comique, et qui n'est ni l'un ni l'autre; cela n'est ni plaisant, ni intéressant, cela est fastidieux.
« L'écolier de rhétorique qui a fait cette amplification mériterait un pensum, et son régent doit l'avertir qu'il n'aura jamais ni talent ni génie, et qu'il doit absolument renoncer à composer.
«Cet écolier s'appelle M. de Non; il a vingt-deux ans; il est gentilhomme de la chambre du roi et aura quelque jour vingt ou vingt-cinq mille livres de rente;
on le dit d'ailleurs un fort aimable enfant.
« S'il peut parvenir à se guérir de la fureur de bel esprit, ce sera pour lui un grand bonheur; car il ne réussira sûrement pas dans cette carrière. »
D'accord avec l'opinion de Collé, les Mémoires de Bachaumont concluent au même jugement.
Une brève analyse de la pièce de Julie ou le Bon père, est terminée par ces mots :
« Rien de neuf, d'intéressant dans l'intrigue; point de variété dans les carac-tères, aucune invention.
« C'est une très-médiocre production, qui, bien loin d'annoncer dans le jeune auteur un talent qu'il faille encourager, déclare une rage précoce de composer, qu'il faut étouffer dès sa naissance, pour éviter à un homme dont ce n'est pas le métier, de se couvrir d'un ridicule infaillible. »
On a vu plus haut quelle était la nature de cette rage; elle n'était pas dange-reuse, et Denon en guérit avec d'autant plus de facilité, qu'ayant atteint le but de ses désirs, l'inconstance juvénile de ses sensations l'entraîna bien vite dans une autre direction.
Il adorait les arts; mais cette fois sa vocation était bien déterminée, et rien d'é- ~~~~~~~~~~~~~~~
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VIVANT DENON.
tranger à l'ambition de devenir un jour un artiste excellent ne sollicita son im-patience, en le portant à produire prématurément des œuvres informes ou incom-plètes.
Il se fit admettre dans une académie — c'est ainsi qu'on nommait alors les ateliers d'étude — et là, il étudia le dessin d'arrache pied, ne se laissant rebuter ni par l'aridité d'un travail sans résultats d'amour-propre, ni par la longue durée, ni par les difficultés d'un noviciat sévère et assidu. Des études aussi sérieuses que celles auxquelles il se livra, laissent des traces profondes chez un homme aussi bien doué que l'était Denon, véritablement né artiste. Aussi put-il impunément abandonner pendant plusieurs années la pratique quotidienne de l'art; il se retrouva maître de son crayon le jour où, libre de tout devoir envers les siens, il lui plut de se vouer exclusivement à la profession de son choix.
Ses succès à la cour, la faveur du roi, des titres honorifiques obtenus à peine au seuil de la première jeunesse, et sans qu'il eût même conçu la pensée de les désirer, avaient pu flatter un instant la vanité d'une famille provinciale et fort entichée de noblesse et de représentation. Mais M. de Non, le père, était un homme sensé, positif, partisan des positions solides. Il ne tarda pas à comprendre que cette fortune de boudoir qui avait élevé son fils au pinacle, pouvait s'écrouler subitement par la cause même qui l'avait suscitée: un simple caprice du souve-rain. Il recommeuça donc à prêcher dans ses lettres, plus pressantes que jamais, la nécessité d'aborder une carrière sérieuse, et de nature à assurer à un jeune homme instruit et laborieux des garanties d'avenir.
Denon aimait beaucoup son père. Il ne lui serait pas entré dans le cœur de se maintenir en état de révolte contre ses désirs, encore moins contre ses volontés; mais comme, après tout, on ne lui désignait plus la magistrature comme but iné vitable des visées de sa famille, il prit son parti sans sourciller, et il résolut de saisir la première occasion de concilier ses goûts, le programme de la bohémienne qu'il n'avait jamais perdu de vue un seul instant et les légitimes exigences de ses parents.
L'occasion qu'il attendait ne tarda pas à se présenter. C'est le cas de faire remarquer ici que Denon eut toujours, dans sa longue carrière, l'heureuse et singulière chance de voir les circonstances aplanir les difficultés autour de lui, et se mettre sans cesse d'accord avec les moindres vœux qu'une imagination ardente inspirait à ses rêves de bonheur. Il est rare que ce qu'on appelle vulgairement le chá-teau en Espagne n'ait pas pris en sa faveur une forme palpable et accessible.
Un soir, chez le roi, on parlait d'une nouvelle ambassade qu'on formait pour Saint-Pétersbourg.
Denon saisit ce texte au passage, pour placer quelques réflexions originales sur le rôle des secrétaires d'ambassade à l'étranger. Le roi sourit, le poussa un peu, rit encore et finit par lui dire : « Eh bien ! voulez-vous en être ? » Un mois après.
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VIVANT DENON.
Denon, au retour d'une visite d'adieu faite rapidement à Châlons, roulait sur la route de Saint-Pétersbourg.
Son père était satisfait, lui-même il était rempli d'espoir et d'illusions. Il voyait s'ouvrir devant ses yeux éblouis les horizons inconnus, les régions inexplorées, si chers aux esprits aventureux et observateurs. Cette carrière diplomatique si gour-mée, en apparence, si sévère, si renfermée dans une insondable attitude de mys-tère, presque d'hypocrisie, ne lui apparaissait à lui, artiste et curieux, que comme un incomparable prétexte de pénétrer dans un Éden de fêtes et de splendeurs; de voir des musées, des palais, des antiquités précieuses; d'étudier des mœurs nouvelles, des types originaux. C'était, en un mot, l'inappréciable faculté d'enrichir des albums et des carnets de notes, de tout un monde de croquis et d'observations humoristiques, trésor futur de ses intimes aspirations. Denon voulait bien, il ne faut pas l'oublier, donner satisfaction aux exigences paternelles, à ce qu'il appelait volontiers des préjugés respectables; mais il ne perdit pas de vue un seul moment le but essentiel de sa vie : la culture exclusive des beaux-arts et des branches de l'histoire qui s'y rattachent.
A peine installé à Saint-Pétersbourg, Denon ne tarda pas à donner des témoignages brillants de son aptitude aux affaires. Seulement, et il l'avait fait pressentir à Louis XV, il avait une manière à lui d'entendre les fonctions de secrétaire qui aurait grandement dérouté ceux de ses collègues, moins bien doués que lui des qualités d'esprit et des facultés de plaire, qui font la fortune d'un jeune homme dans le monde.
Très-assidu dans la haute compagnie de Saint-Pétersbourg, — l'amabilité de son caractère, la variété surprenante de son érudition et le charme de sa conversation l'avaient complétement subjuguée, — très-bien accueilli d'un autre côté dans les ambassades étrangères, où son ton parisien et ses habitudes de cour le signalaient comme un modèle de grâce et de savoir-vivre, il savait sur le bout du doigt tout ce qui se débitait, dans l'intimité, sur les affaires d'État. Chaque jour il rendait compte à son ambassadeur de mille détails dont celui-ci ne soupçonnait pas vestige et dont, grâce à Denon, il tirait souvent un excellent parti pour les intérêts de la France.
Il apportait dans l'art d'écrire la même facilité brillante qui faisait le succès de sa conversation; aussi se trouva-t-il bientôt chargé de toute la correspondance de son ambassade.
Soit que l'impératrice Catherine pressentit que ce petit jeune homme couleur de rose — comme l'avait surnommé Lekain, à la Comédie-Française — menaçait de devenir un obstacle à des intrigues qu'elle se proposait d'ourdir contre le gouvernement du roi de France, soit qu'il lui eût déplu pour tout autre motif, il n'en est pas moins vrai qu'elle le tint à distance, et lui témoigna plusieurs fois quelque chose comme de la mauvaise humeur. Il n'en fut pas de même de la part du
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VIVANT DENON.
grand-duc Paul. Ce prince le distingua d'une manière particulière et entretint avec lui une correspondance « à la dérobée. » Néanmoins sa réputation s'était établie au cabinet des Affaires étrangères, sous les plus excellents rapports, et
M. de Vergennes, nommé ambassadeur en Suède, désira se l'attacher.
Il occupait avec éclat son poste de premier secrétaire d'ambassade, lorsque la mort du roi Louis XV ramena M. de Vergennes en France. Le nouveau roi venait de lui confier le portefeuille des Affaires étrangères.
M. de Vergennes, ministre, se garda bien d'oublier le jeune secrétaire dont il avait éprouvé l'intelligence et les talents; il le ramena à Paris, se promettant d'utiliser ses aptitudes toutes particulières, dans les emplois de confiance auxquels il aurait à pourvoir.
L'occasion ne s'en fit pas attendre. Dans le courant de l'année 1775 — Denon avait alors vingt-huit ans — M. de Vergennes eut à faire une communication secrète et extra-officielle au gouvernement des cantons suisses. Il chargea Denon de cette mission délicate, qui exigeait, outre la discrétion, de la finesse, du sang-froid, de la rondeur, et par-dessus tout, l'apparence d'un voyage entrepris pour tout autre objet qu'un voyage diplomatique.
Denon partit en artiste voyageur, muni de l'attirail complet du dessinateur et le portefeuille sous le bras, comme un peintre en quête de sites pittoresques.
Nulle ambassade ne pouvait lui plaire plus que celle-ci. Du même coup il franchissait la distance qui sépare le secrétaire du conseiller d'ambassade ou du chargé d'affaires, et il saisissait une occasion inespérée de se livrer quelque temps sans contrainte à ses goûts dominants.
Son passage à Châlons fut un triomphe pour lui; sa famille le revoyait, devenu presque un personnage et revêtu d'une dignité qui flattait des ambitions longtemps caressées. C'est pendant le court séjour qu'il fit dans sa ville natale, en se rendant à son poste, que Denon esquissa le joli petit portrait de son père qu'il a gravé depuis à l'eau-forte. On le trouve dans ce recueil.
Le succès de sa mission en Suisse réussit au gré de ses désirs et justifia pleinement les espérances de M. de Vergennes. Le ministre y trouva un nouveau et plus sérieux motif de pousser un protégé si empressé à répondre à la confiance qu'on avait en lui.
A son retour en France, Denon vint à passer à proximité de Ferney, et dans l'ardeur excessive qui le dévorait de connaître et d'entretenir les grands esprits et les personnages distingués de son temps — ce fut toujours. là, pour lui, un des besoins les plus pressants de son esprit curieux et observateur — il ne put résister à l'envie de voir Voltaire.
Si répandue que fut sa réputation d'homme aimable, Denon ne pouvait espérer qu'elle eût traversé les déserts au fond desquels l'ermite philosophe avait enseveli sa solitude. Lorsqu'il fit passer son nom au grand homme, sa carte parut indiffé-
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VIVANT DENON.
rente au vieillard octogénaire, et n'éveilla chez lui aucune des idées de renommée universelle ou de sympathie particulière qui servaient d'ordinaire de passe-port à ses visiteurs. Il refusa tout net de recevoir M. l'ambassadeur imberbe.
A cette réponse inattendue, — car avec la présomption naturelle à son âge et à son habitude de conquêtes mondaines, il n'avait pas douté un instant de l'accueil bienveillant qui l'attendait, — Denon fit appel à sa présence d'esprit ordinaire et à sa gaieté invétérée.
«Informez M. de Voltaire, dit-il d'un ton comiquement imposant, qu'ayant l'honneur d'être, comme lui, gentilhomme de la chambre du roi, j'ai de même le droit d'entrer partout. »
Et pour corroborer cette sortie joviale, il écrivit la lettre suivante :
« Monsieur,
« J'ai un désir infini de vous rendre mon hommage. Vous pouvez être malade, et c'est ce que je crains; je sens aussi qu'il faut souvent que vous vouliez l'être, et c'est ce que je ne veux pas dans ce moment-ci.
« Je suis gentilhomme ordinaire du roi, et vous savez mieux que personne qu'on ne nous refuse jamais la porte. Je réclame donc tout privilége pour faire ouvrir les battants.
« J'étais l'année dernière à Pétersbourg; j'habite ordinairement Paris, et je viens de parcourir les treize cantons dont vous voyez que j'ai pris la franche liberté.
Si avec cela vous pouvez trouver en moi quelque chose qui vous dédommage des instants que je vous demande, alors mon plaisir sera sans reproche et deviendra parfait.
« Je ne m'aviserai point, monsieur, de vous faire des compliments; vous êtes au-dessus de mes éloges et vous n'avez pas besoin de mes humilités; et puisque j'ai trouvé un moyen d'être votre camarade, je me contenterai de vous assurer que vous n'en aurez point qui vous soit plus parfaitement dévoué, monsieur, que votre, etc.
« Le 3 juillet 1775. »
Cette lettre amusa beaucoup Voltaire et eut le don de le tirer comme par enchantement de l'accès de misanthropie auquel il était en proie depuis plusieurs jours.
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